{"id":383,"date":"2023-10-30T10:40:50","date_gmt":"2023-10-30T09:40:50","guid":{"rendered":"https:\/\/valleedeslarmes.noblogs.org\/?p=383"},"modified":"2024-07-25T18:22:40","modified_gmt":"2024-07-25T16:22:40","slug":"lamour-de-lart-les-musees-dart-europeens-et-leur-public","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/valleedeslarmes.noblogs.org\/?p=383","title":{"rendered":"L&rsquo;amour de l&rsquo;art, de Pierre Bourdieu"},"content":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai enfin lu un bouquin de Pierre Bourdieu. On m&rsquo;avait dit que c&rsquo;\u00e9tait illisible. Peut-\u00eatre que c&rsquo;est son co-auteur, Alain Darbel a r\u00e9dig\u00e9 celui-l\u00e0. Parce que j\u2019ai compris l\u2019essentiel.<\/p>\n<p>&lsquo;L&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo;, c&rsquo;est bien plus qu&rsquo;un simple essais, puisqu&rsquo;il s\u2019agit de la synth\u00e8se des analyses d&rsquo;une m\u00e9ga-\u00e9tude sociologique men\u00e9e vers 1965. Bourdieu et Darbel se sont int\u00e9ress\u00e9s aux visiteurs des mus\u00e9es d&rsquo;art europ\u00e9ens. A leur classe sociale, \u00e0 la culture bourgeoise et \u00e0 la fa\u00e7on dont elle se transmet.<\/p>\n<p>Si ce livres et un livre de r\u00e9f\u00e9rence, c&rsquo;est parce qu&rsquo;il a critiqu\u00e9 les premi\u00e8res politiques de \u00ab\u00a0d\u00e9mocratisation de la culture\u00a0\u00bb en disant\u00a0: \u00e7a ne marche pas votre truc. C&rsquo;est le genre de bouquin dont plein d&rsquo;artistes et cultureux ont entendu parler, et que peu de gens ont lu. Quand ils veulent critiquer la culture comme un instrument de reproduction sociale, ils citent ce livre.<\/p>\n<p>A mon grand \u00e9tonnement, j&rsquo;ai trouv\u00e9 \u00e7a abordable. Il m&rsquo;a fallut sauter quelques passages statistiques et des citations, mais le gros du propos \u00e9tait clair. Et je me suis dit que \u00e7a interesserait peut-\u00eatre quelques curieux de lire une chronique de ce livre.<\/p>\n<p>Ca fait une paye que je crache sur l&rsquo;art et la culture, et les artistes, pour ce qu&rsquo;ils portent de paternaliste et d&rsquo;\u00e9litiste. Je me sens un peu seul sur ce cr\u00e9neau. Les seuls personnes qui ont un avis sur le sujet ont elles-m\u00eames un pied dans la culture et y trouvent leur compte. Ou bien c&rsquo;est des militants qui adulent les cultures populaires, en faisant l&rsquo;impasse sur la critique de la culture bourgeoise. La lecture de &lsquo;l&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo; m&rsquo;a donn\u00e9 du grain \u00e0 moudre pour alimenter ma critique de la culture. Elle m\u2019a entre autres permis de choper une id\u00e9e claire de ce qu\u2019est la culture l\u00e9gitime, particuli\u00e8rement dans la peinture.<\/p>\n<p>En peinture, \u00eatre cultiv\u00e9, c&rsquo;est poss\u00e9der une comp\u00e9tence artistique. La comp\u00e9tence artistique c&rsquo;est quoi\u00a0? C&rsquo;est avoir un jugement esth\u00e9tique. Un jugement qui ne d\u00e9pende pas de la fonction de l&rsquo;objet. C&rsquo;est d\u00e9passer la question du \u00ab\u00a0A quoi \u00e7a sert\u00a0\u00bb pour explorer le \u00ab\u00a0Quel sens \u00e7a a\u00a0\u00bb. Et on ne donne pas de sens \u00e0 une \u0153uvre en l&rsquo;isolant du reste des \u0153uvres. La comp\u00e9tence artistique ce n&rsquo;est pas savoir d\u00e9crire une \u0153uvre d&rsquo;art. C&rsquo;est savoir la d\u00e9chiffrer. L\u2019oeuvre d&rsquo;art est cod\u00e9e de fa\u00e7on plus ou moins complexe. Plus ou moins finement. Plus c&rsquo;est fin, plus c&rsquo;est \u00e9litiste. R\u00e9serv\u00e9 \u00e0 ceux qui auront la r\u00e9f\u00e9rence. La comp\u00e9tence artistique, c&rsquo;est poss\u00e9der un maillage de r\u00e9f\u00e9rences. Avoir les codes de d\u00e9chiffrage. Comprendre les sens cach\u00e9s, invisibles pour plein de gens. Ces r\u00e9f\u00e9rences cach\u00e9es, on les d\u00e9code en remettant une \u0153uvre dans son contexte. En la comparant avec d&rsquo;autres \u0153uvres. Du m\u00eame auteur, de la m\u00eame \u00e9cole artistique, de la m\u00eame \u00e9poque \u2026 La comp\u00e9tence artistique c&rsquo;est voir ce qui a influenc\u00e9 l&rsquo;auteur d&rsquo;une \u0153uvre, et comment cette \u0153uvre a pu \u00e0 son tour influenc\u00e9 d&rsquo;autres \u0153uvres. Discerner les connexions, les liens qui relient les \u0153uvres entre elles. Ces liens qui ne sont nulle part expliqu\u00e9es dans un mus\u00e9e, mais que toute personne \u00ab\u00a0cultiv\u00e9e\u00a0\u00bb consid\u00e8re comme \u00e9vidents.<\/p>\n<p>Perso, j&rsquo;ai des r\u00e9f\u00e9rences artistiques tr\u00e8s scolaires. Je connais les classiques, c&rsquo;est \u00e0 dire ce qu&rsquo;on enseigne en classe. Quand on me parle d&rsquo;art contemporain je n&rsquo;ai plus aucun rep\u00e8re. Je suis incapable de commenter une \u0153uvre contemporaine. Je ne sais pas quoi en penser. &lsquo;L&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo;, ce livre, m&rsquo;explique que \u00e7a n&rsquo;a rien d&rsquo;\u00e9tonnant. Parce que l&rsquo;art contemporain est en rupture avec les classiques. Il rompt avec les codes traditionnels, les subvertis, mais toujours en s&rsquo;y r\u00e9f\u00e9rant. Pour comprendre le contemporain, encore faut-il comprendre les codes avec lesquels il pr\u00e9tend rompre. Cet art exige plus que tous les autres \u00ab\u00a0la ma\u00eetrise accomplie du code des codes\u00a0\u00bb. Du coup, si tu ne ma\u00eetrises pas les codes traditionnels de l&rsquo;art, bah tu non seulement tu ne comprend pas une oeuvre d&rsquo;art classique, mais tu ne captes rien du tout \u00e0 l&rsquo;art contemporain. Nada. C&rsquo;est pour \u00e7a que l&rsquo;art contemporain ne parle qu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;\u00e9lite culturelle, et que \u00e7a n&rsquo;est pas pr\u00eat de changer.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0les sujets les moins cultiv\u00e9s sont condamn\u00e9s \u00e0 saisir les \u0153uvres d&rsquo;art dans leur plus pure mat\u00e9rialit\u00e9 ph\u00e9nom\u00e9nales, c&rsquo;est-\u00e0-dire \u00e0 la fa\u00e7on de simples objets du monde\u00a0\u00bb.<\/p><\/blockquote>\n<p>Ils ne verront pas transpara\u00eetre les syst\u00e8me complexe de r\u00e9f\u00e9rences encod\u00e9s dans un tableau. Ils verront un cadre et une toille. Un tableau. C\u2019est tout.<\/p>\n<p>Et c&rsquo;est pas \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole qui leur a dict\u00e9 ces codes, non non. C&rsquo;est la famille. La famille cultiv\u00e9e saisie toute occasion de se rendre au mus\u00e9e avec ses prog\u00e9nitures, commente des \u0153uvres culturelles \u00e0 table, poss\u00e8de elle-m\u00eame des \u0153uvres d&rsquo;art. Elle fr\u00e9quente les galeries d&rsquo;art, se rend aux vernissages d&rsquo;expo. Bref, un gosse de famille cultiv\u00e9e baigne dans la culture l\u00e9gitime d\u00e8s sa naissance. Si bien qu&rsquo;arriv\u00e9 \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte, il conna\u00eet les classiques bien s\u00fbr, mais aussi les artistes m\u00e9connus, et les artistes contemporains. Il sait parler d&rsquo;eux et les comparer. Mettez-le dans un mus\u00e9e et il y sera comme un poisson dans l&rsquo;eau. Il a acquis la comp\u00e9tence artistique sans s&rsquo;en rendre compte. Elle va de soi. Elle est \u00e9vidente. Comme naturelle.<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0la culture int\u00e9rioris\u00e9e est devenue disposition permanente et g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e \u00e0 d\u00e9chiffrer les objets et les comportements culturels en usant du code selon lequel ils sont chiffr\u00e9s [\u2026] le message ne peut \u00eatre d\u00e9chiffr\u00e9 que par les d\u00e9tenteurs d&rsquo;un code qui doit \u00eatre acquis par un long apprentissage institutionnellement organis\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>Ce \u00ab\u00a0long apprentissage institutionnellement organis\u00e9\u00a0\u00bb est celui de la famille, pas celui de l&rsquo;\u00e9cole. L&rsquo;\u00e9cole se borne \u00e0 enseigner la composition graphique d&rsquo;un tableau. A nous mettre quelques classiques sous le nez pour commenter leur forme, leur couleur. A nos proposer de reproduire un style, un univers graphique. Elle ne procure nullement un long apprentissage de codes artistiques. Elle donne l&rsquo;occasion aux gosses de familles bourgeoises de se d\u00e9marquer, car ce qu&rsquo;elle attend d&rsquo;eux est pour eux un jeu d&rsquo;enfant. Elle donne le m\u00eame enseignement \u00e0 tous, et creuse le gouffre qui s\u00e9pare les gosses cultiv\u00e9s des autres. Elle donne l&rsquo;illusion aux moins cultiv\u00e9s qu&rsquo;ils se rapprochent de la culture l\u00e9gitime. Elle fait comme si quelques doses de culture bourgeoise pouvait cultiver un gosse. Mais Bourdieu et Darbel le disent\u00a0: \u00eatre cultiv\u00e9 ce n&rsquo;est pas savoir d\u00e9crire la composition graphique d&rsquo;une \u0153uvre. Dire ce qu&rsquo;on voit, m\u00eame en d\u00e9tail, ce n&rsquo;est pas \u00e7a \u00eatre cultiv\u00e9. Apprendre \u00e0 imiter une technique de peintre, m\u00eame fid\u00e8lement, ce n&rsquo;est pas \u00e7a \u00eatre cultiv\u00e9. Ce n&rsquo;est pas la familiarisation avec quelques classiques qui fait des gens cultiv\u00e9s.<\/p>\n<p>Si je devais le dire avec mes termes, je dirais que les gens cultiv\u00e9s ont dans leur tete un mus\u00e9e mental. Ils l&rsquo;ont en partage avec les autres personnes cultiv\u00e9es. Ils y font constamment r\u00e9f\u00e9rence sans m\u00eame s&rsquo;en rendre compte. Ils mobilisent ce mus\u00e9e pour se reconna\u00eetre entre eux, et ainsi se distinguer des classes populaires.<\/p>\n<p>Il existe aussi un mus\u00e9e mental des classes moyennes. On y trouve les peintures les plus connues au monde.<\/p>\n<ul>\n<li>les montres molles de Dali,<\/li>\n<li>la grande vague d&rsquo;Okusai,<\/li>\n<li>la Joconde de de Vinci,<\/li>\n<li>la Marilyn de Warhol,<\/li>\n<li>la cr\u00e9ation d&rsquo;Adam de Michel Ange,<\/li>\n<li>la libert\u00e9 guidant le peuple de Delacroix,<\/li>\n<li>les tournesols de Van Gogh,<\/li>\n<li>le cri de Munch,<\/li>\n<li>la jeune fille \u00e0 la perle de Vermeer,<\/li>\n<li>le baiser de Klimt,<\/li>\n<li>le d\u00e9jeuner sur l&rsquo;herbe de Manet,<\/li>\n<li>les nymph\u00e9as de Monet.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Des peintures qui sont des classiques\u00a0: celles qu&rsquo;on enseignent en classe. On a pas besoin d&rsquo;aller au mus\u00e9e pour les voir, elles ont \u00e9t\u00e9 reproduites \u00e0 l&rsquo;infini sur des objets du quotidien. Elles font partie de la culture pop.<\/p>\n<p>Perso, c\u2019est ce \u00e0 quoi ressemble mon mus\u00e9e mental. Et je pensais que c&rsquo;\u00e9tait celui de quelqu&rsquo;un de cultiv\u00e9 avant de lire &lsquo;l&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo;. Mais je ne suis pas de ceux qui ont les comp\u00e9tences artistiques dont parle ce livre. Je n&rsquo;ai pas baign\u00e9 dans la culture. Je ne sais pas d\u00e9chiffrer les influences d\u2019une oeuvre et le fa\u00e7on dont elle en a influenc\u00e9 d\u2019autres. Je ne sais pas parler des courants artistiques. \u00c7a m&rsquo;arrive moins d&rsquo;une fois pas an d&rsquo;aller au mus\u00e9e, et quand j&rsquo;y vais, c&rsquo;est pour m&rsquo;extasier devant la poign\u00e9e de peintures classiques que j&rsquo;y reconnais. Pas pour d\u00e9chiffrer le code de chaque peinture que je croise. J&rsquo;ai pas le mus\u00e9e mental de quelqu&rsquo;un de cultiv\u00e9, juste celui de quelqu&rsquo;un qui a grandi dans la classe moyenne.<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9tude de Bourdieu et Darbel s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la fr\u00e9quentation des mus\u00e9es. Elle conclue qu&rsquo;ils sont fr\u00e9quent\u00e9 quasi exclusivement par ceux qui ont appris \u00e0 regarder les \u0153uvres d&rsquo;art : les gens distingu\u00e9s. Le mus\u00e9e est un lieu o\u00f9 tout le monde peut aller, mais o\u00f9 seuls quelques uns vont. Le mus\u00e9e c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e que se font les classes dominantes de ce qui est beaux. Il d\u00e9finit le distingu\u00e9 et le vulgaire. Ce qui n&rsquo;entrera jamais dans un mus\u00e9e. Ce qu&rsquo;il est interdit de l\u00e9gitimer. Le mus\u00e9e consacre la culture distingu\u00e9e. [C&rsquo;est Bourdieu qui le dit dans une<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=OevMJyOrPGk\"> interview \u00e0 France Culture<\/a>, a propos de &lsquo;l&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo;]<\/p>\n<p>Ceux qui se rendent au mus\u00e9e sans poss\u00e9der les codes de la distinction, s&rsquo;y perdent. Ils ne savent pas quoi regarder, par o\u00f9 commencer, quoi en dire.<\/p>\n<p>Quand les enqu\u00eateurs les interroge \u00e0 la sortie du mus\u00e9e\u00a0:<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0les deux tiers des visiteurs de classe populaire ne peuvent citer, au terme de leur visite, le nom d&rsquo;une \u0153uvre ou d&rsquo;un auteur qui leur ait plu. Pas plus qu&rsquo;ils ne retirent d&rsquo;une visite ant\u00e9rieure des savoirs qui pourraient les aider dans leur visite pr\u00e9sente.\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p>&lsquo;L&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo; \u00e9num\u00e8re les strat\u00e9gies mises en place par ces visiteurs, pour se rendre au mus\u00e9e sans trouver le lieu trop hostile. Ils ont \u00e0 coeur qu&rsquo;on ne voit pas qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas les codes. Que ce lieu n&rsquo;est pas pens\u00e9 pour eux. Alors ils lisent discr\u00e8tement les \u00e9tiquettes quand il y en a. Viennent en famille pour \u00eatre plus \u00e0 l&rsquo;aise. Ils appr\u00e9cient particuli\u00e8rement quand les mus\u00e9es sont bond\u00e9s de monde, pour pouvoir se fondre dans la masse. Ne tarissent pas d&rsquo;\u00e9loges sur les tableaux pr\u00e9sents. J&rsquo;ai enrag\u00e9 seul en lisant cette litanie de strat\u00e9gies que mettent en place les pauvres pour pas qu\u2019on voit qu\u2019ils sont pauvre. Je n\u2019enrageais pas contre les auteurs, mais contre la culture elle-m\u00eame. Celle qui met au banc et distille en m\u00eame temps la honte d\u2019\u00eatre mis au banc. Et alors m\u00eame que leur pr\u00e9sence n\u2019est pas souhait\u00e9e dans les temples de la culture, les pauvres font preuve de bienveillance. Quand on leur demande quelles am\u00e9liorations ils proposeraient pour aider les visiteurs, ils proposent l&rsquo;affichage de panneaux explicatifs, la signalisation du sens de la visite par des fl\u00e8ches au sol, la pr\u00e9sence de guides conf\u00e9renciers. Des am\u00e9liorations qui rendraient en fait les mus\u00e9es plus lisibles, compr\u00e9hensibles aux profanes qu\u2019ils sont.<\/p>\n<p>Mais les mus\u00e9es n\u2019ont aucune intention de se rendre plus accessibles. Au lieu d&rsquo;expliquer l\u2019art, les mus\u00e9es d&rsquo;hier et d&rsquo;aujourd&rsquo;hui pr\u00e9f\u00e8rent partir de ce principe\u00a0: l&rsquo;art parle de lui-m\u00eame. S&rsquo;il y a bien une affirmation que cette \u00e9tude d\u00e9monte, c&rsquo;est celle-ci\u00a0. Comprendre une \u0153uvre d&rsquo;art n&rsquo;a rien d&rsquo;intuitif. On ne voit dans un mus\u00e9e que ce qu&rsquo;on a appris \u00e0 voir. C&rsquo;est ce que l&rsquo;essentiel des politiques culturelles en France et ailleurs ont ignor\u00e9, et ignorent encore d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment. La conception de la culture \u00e0 la Malraux perdure, celle qui dit qu&rsquo;\u00e0 regarder une \u0153uvre avec attention, son sens nous p\u00e9n\u00e8tre. Comme une r\u00e9v\u00e9lation. Parce que c&rsquo;est comme \u00e7a que les \u0153uvres d&rsquo;art parlent aux personnes distingu\u00e9es. Ils pensent que le d\u00e9chiffrage est un processus naturel et \u00e0 la port\u00e9e de tous parce qu\u2019ils d\u00e9choffrent tout naturellement. Ils ne voient pas qu&rsquo;entre l'\u00a0\u00bbignorant\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0cultiv\u00e9\u00a0\u00bb, il y a un monde, celui de l&rsquo;art.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0L&rsquo;amour de l&rsquo;art\u00a0\u00bb est sorti en 1966. On pourrait croire que les choses ont chang\u00e9 depuis, que les mus\u00e9es ont engag\u00e9 des politiques d&rsquo;ouverture efficaces. Que la fr\u00e9quentation des mus\u00e9e a \u00e9volu\u00e9. Il n&rsquo;en est rien. Les visiteurs des mus\u00e9es sont aujourd&rsquo;hui les m\u00eame qu&rsquo;hier. A ceux qui en douteraient, je conseil de jeter un coup d&rsquo;oeil aux <a href=\"https:\/\/www.culture.gouv.fr\/Thematiques\/Etudes-et-statistiques\/L-enquete-pratiques-culturelles\/1973-2008-dynamiques-generationnelles-et-mutations-sociales\/Musees-et-expositions\">r\u00e9sultats de l&rsquo;enqu\u00eate statistique \u00ab\u00a0Pratiques culturelles des fran\u00e7ais\u00a0\u00bb<\/a>. Elle \u00e9mane du minist\u00e8re de la culture, et a \u00e9t\u00e9 r\u00e9p\u00e9t\u00e9e plusieurs fois depuis 1970 sur un tr\u00e8s large \u00e9chantillon. Les visiteurs de mus\u00e9es ne sont pas moins cultiv\u00e9s aujourd\u2019hui qu\u2019hier. C\u2019est m\u00eame plut\u00f4t le contraire. En 1970, 56\u00a0% des cadres sup\u00e9rieurs et professions lib\u00e9rales avaient fr\u00e9quent\u00e9 un mus\u00e9e dans l&rsquo;ann\u00e9e, contre 34\u00a0% des employ\u00e9s. En 2008, c&rsquo;\u00e9taient 62\u00a0% des cadres et professions lib\u00e9rales qui fr\u00e9quentaient un mus\u00e9e, contre 28\u00a0% d&#8217;employ\u00e9s. Si les choses ont chang\u00e9, ce n&rsquo;est pas en mieux. L&rsquo;\u00e9cart semble m\u00eame s&rsquo;\u00eatre creus\u00e9. C&rsquo;est en 2008 pire que lors de l&rsquo;enqu\u00eate de Bourdieu et Darbel.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<blockquote><p>\u00ab\u00a0On peut se demander si on peut donner comme un id\u00e9al la revendication de l&rsquo;\u00e9ducation artistique pour tous. Ce n&rsquo;est pas s\u00fbr du tout. En tout cas la sociologie ne permet par de conclure \u00e0 \u00e7a\u00a0\u00bb<\/p><\/blockquote>\n<p align=\"right\">propos de Bourdieu lors de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=OevMJyOrPGk\">interview \u00e0 france culture<\/a>, en 1972<\/p>\n<p align=\"left\">Que faire du constat de &lsquo;l&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo; ? Assez intelligemment, Bourdieu ne prend pas position. Il s&rsquo;en tient \u00e0 l&rsquo;analyse du probl\u00e8me. La r\u00e9solution de ce probl\u00e8me n&rsquo;est pas du ressort de la sociologie. Pourtant, aujourd&rsquo;hui, ils sont nombreux ceux qui se basent sur les travaux de Bourdieu pour en conclure : il faut que chacun ait acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;\u00e9ducation artistique. Comprenez l\u00e0, qu&rsquo;il faut que tout le monde ait acc\u00e8s \u00e0 la culture l\u00e9gitime, bourgeoise. Or ce n&rsquo;est pas une id\u00e9e de Bourdieu.<\/p>\n<p align=\"left\">Bourdieu et Darbel disent\u00a0: l&rsquo;\u00e9cole valorise la d\u00e9tention d&rsquo;une culture l\u00e9gitime, c&rsquo;est m\u00eame sur elle que se base l&rsquo;instruction scolaire. Ils disent qu&rsquo;en l&rsquo;\u00e9tat, si on laisse \u00e0 la famille le soin de l&rsquo;\u00e9ducation artistique, les in\u00e9galit\u00e9s ne feront que se reproduirent. \u00c7a me para\u00eet deux constats assez clairs. Je n&rsquo;ai nulle envie de les critiquer. J&rsquo;y adh\u00e8re.<\/p>\n<p align=\"left\">Face \u00e0 ce constat, les p\u00e9dagogues \u00e9clair\u00e9s, nous disent qu&rsquo;il faut r\u00e9former l&rsquo;\u00e9cole pour qu&rsquo;elle apprenne \u00e0 tous la culture l\u00e9gitime. Mais rien n&rsquo;indique que si l&rsquo;\u00e9cole se r\u00e9formait, la culture l\u00e9gitime ne trouverait pas une nouvelle forme de distinction. C&rsquo;est ce qu&rsquo;elle fait sans cesse. D\u00e8s que survient la d\u00e9mocratisation d&rsquo;une pratique r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 l&rsquo;\u00e9lite culturelle (prenez l&rsquo;acc\u00e8s \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 par exemple) et bien celle-ci se d\u00e9p\u00eache de d\u00e9placer ses normes pour qu&rsquo;elles restent inatteignables (prenez la fr\u00e9quentation des grandes \u00e9coles en r\u00e9action). Il serait na\u00eff de croire que la culture l\u00e9gitime ne sait pas s&rsquo;adapter. Elle le fait constamment, dans l&rsquo;optique de rester un crit\u00e8re de distinction sociale.<\/p>\n<p align=\"left\">Je voudrais conclure cette chronique en ajoutant mon grain de sel. Je n&rsquo;ai pas grand-chose \u00e0 redire sur les constats de &lsquo;l&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo;, ou sur la m\u00e9thode de l&rsquo;enqu\u00eate sociologique. Je trouve ce livre pertinent. Et sa lecture a \u00e9t\u00e9 pour moi r\u00e9v\u00e9latrice de pas mal d&rsquo;id\u00e9es que j&rsquo;avais sans savoir les justifier scientifiquement. J&rsquo;ai baign\u00e9 dans une culture politique qui a h\u00e9rit\u00e9 de la sociologie de Bourdieu, mais ne sait plus tr\u00e8s bien comment, ou en quoi consistait cette sociologie. J&rsquo;ai baign\u00e9 dans une culture politique qui en a tir\u00e9 ses propres conclusions. Et \u00e7a fait un moment que je m&rsquo;inscrit en faux de ces conclusions. De quoi est-ce que je parle ? Je parle du discours typique des profs \u00e9clair\u00e9s de gauche. Un discours port\u00e9 par d&rsquo;autres personnes \u00e9galement. Mais ils ont une fa\u00e7on tout \u00e0 fait passionn\u00e9 d&rsquo;aborder le sujet. Ils y croient dur comme fer.<\/p>\n<p align=\"left\">Je terminerais cette chronique en adressant un message aux profs \u00e9clair\u00e9s de gauche.<\/p>\n<p align=\"left\">Ils se sont \u00e9lev\u00e9 socialement gr\u00e2ce \u00e0 la culture l\u00e9gitime, \u00e0 travers les \u00e9tudes notamment. Et ils sont persuad\u00e9s que tout le monde peut faire de m\u00eame. Et qu&rsquo;il s&rsquo;agit du r\u00f4le que devrait se fixer l&rsquo;\u00e9cole\u00a0: r\u00e9duire les in\u00e9galit\u00e9s sociales par la culture. Ils portent les \u0153ill\u00e8res de leur classe. Quand ils voient un gosse de pauvre prendre le m\u00eame chemin qu&rsquo;eux, ils en d\u00e9duisent que leur illusion tient la route. Qu&rsquo;ils \u0153uvrent dans le bon sens. Bullshit. Ce n&rsquo;est pas l&rsquo;ascension de quelques pauvres qui prouve qu&rsquo;ils ont raison. Est-ce qu&rsquo;ils ont oubli\u00e9 que la violence de classe reste ce qu&rsquo;elle est et que les pauvres n&rsquo;en sont pas collectivement moins pauvres. Il semble l\u00e0 n\u00e9cessaire de rappeler des \u00e9vidences\u00a0: dans la soci\u00e9t\u00e9 capitaliste, l&rsquo;exploitation d&rsquo;une partie de la population est une n\u00e9cessit\u00e9. Les classes sociales pr\u00e9-existent \u00e0 la culture l\u00e9gitime. La culture l\u00e9gitime ne fait que les distinguer plus clairement.<\/p>\n<p align=\"left\">Si vous ne touchez pas \u00e0 la domination de classe, rien ne change. Ce n&rsquo;est pas quelques transfuges de classe qui font bouger cette donne. Et quelque chose me dit qu&rsquo;ils le savent tr\u00e8s bien.<\/p>\n<p align=\"left\">En attendant qu&rsquo;un changement structurel ne survienne, que pourraient-ils faire\u00a0?<\/p>\n<p align=\"left\">La lecture de Bourdieu m&rsquo;inspire quelques id\u00e9es\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>Qu&rsquo;ils arr\u00eatent de m\u00e9priser les cultures populaires.<\/li>\n<li>Qu&rsquo;ils fassent la peau \u00e0 la figure du g\u00e9nie, naturellement dou\u00e9 pour la litt\u00e9rature, la musique ou l&rsquo;art. Tout g\u00e9nie b\u00e9n\u00e9ficie de dispositions sociales qui font de lui un g\u00e9nie.<\/li>\n<li>Qu&rsquo;ils d\u00e9fendent autre chose que leurs propres int\u00e9r\u00eats de classe quand ils parlent de la culture.<\/li>\n<li>Qu&rsquo;ils s\u2019attellent \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la reproduction de classe intrins\u00e8que au syst\u00e8me scolaire, et la fa\u00e7on dont leurs propres cours y participent.<\/li>\n<li>Qu&rsquo;ils commencent par arr\u00eater de prendre la culture bourgeoise pour r\u00e9f\u00e9rence de l&rsquo;intelligence ou des comp\u00e9tences d&rsquo;un \u00e9l\u00e8ve.<\/li>\n<\/ul>\n<p>On pourrait bien s\u00fbr allonger la liste. C\u2019est juste des pistes. Lanc\u00e9es comme \u00e7a. L\u2019air de dire\u00a0: on aurait pas mieux \u00e0 faire que de d\u00e9fendre l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la culture bourgeoise pour tous\u00a0? Je pose vraiment la question.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;ai enfin lu un bouquin de Pierre Bourdieu. On m&rsquo;avait dit que c&rsquo;\u00e9tait illisible. Peut-\u00eatre que c&rsquo;est son co-auteur, Alain Darbel a r\u00e9dig\u00e9 celui-l\u00e0. Parce que j\u2019ai compris l\u2019essentiel. &lsquo;L&rsquo;amour de l&rsquo;art&rsquo;, c&rsquo;est bien plus qu&rsquo;un simple essais, puisqu&rsquo;il s\u2019agit de la synth\u00e8se des analyses d&rsquo;une m\u00e9ga-\u00e9tude sociologique men\u00e9e vers 1965. 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